Interview avec Paul Renaud - Comics Prime

Paul Renaud est encore un bel exemple démontrant qu’il est possible pour les Français de s’exporter chez l’Oncle Sam. Interview avec l’artiste qui utilise ses crayons pour l’un des plus grands éditeurs de comics au monde.

Q- Bonjour Paul, comment vas-tu ?
R- Bonjour. Un petit peu fatigué comme toujours pendant une convention mais ça va bien.

Q- Même si tu es bien connu des lecteurs de comics, peux-tu te présenter ?
R- Je suis toulousain, j’ai 40 ans et je travaille dans les comics depuis 2003. D’abord, pour des petits éditeurs pour lesquels j’ai dessiné Fear Agent et Red Sonja. J’ai fait beaucoup de couvertures.  J’ai réalisé des couvertures pour DC et pour Archie Comics. Aujourd’hui, je travaille quasi exclusivement pour Marvel.


« Aux Etats-Unis, les éditeurs sont assez responsables, ils veillent à ce que les gens soient toujours occupés en proposant d’autres projets ou couvertures. »


Q-  As-tu déjà dessiné pour du franco-belge ? Manga ?
R- Non, jamais, même si j’avais commencé à faire un album quand j’étais très jeune, il n’est jamais sorti. Et puis, comme les comics sont arrivés très rapidement, j’ai laissé tomber l’idée. Je ne dis pas non à l’idée, mais les conditions pour faire du comics sont vraiment très bonnes pour moi, d’autant que je pense que le milieu franco-belge n’est pas le meilleur endroit pour moi.

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Q- Pour quelles raisons dis-tu ça ?
R- Alors rien qu’en termes d’opportunités et de niveau de vie, les tarifs sont infiniment supérieurs dans les comics. En tout cas, ils le sont dans les grandes maisons d’édition comme Marvel ou DC. Et puis, en ce moment, je trouve que le milieu franco-belge ne se comporte pas vraiment de façon responsable vis-à-vis des créateurs. Il multiplie les sorties en ne permettant pas spécialement de gagner sa vie correctement.

Alors qu’aux Etats-Unis, les éditeurs sont assez responsables, ils veillent à ce que les gens soient toujours occupés en proposant d’autres projets et couvertures. Ils s’assurent que je gagne bien ma vie et que je ne sois pas dépendant de leur bon vouloir. Des choses qui paraissent normales en fin de compte… Les éditeurs franco-belges le faisaient à une époque, mais là, maintenant, on a l’impression qu’il y a une dé-professionnalisation du métier.

Q- Tu penses que ce revirement est dû à quoi ?
R- Je pense que c’est parce que les éditeurs maintiennent les auteurs dans un état d’infantilisation. Tandis qu’aux Etats-Unis, c’est l’inverse. On donne beaucoup de nous-même, c’est très dur, les délais sont très courts, c’est une performance de tenir des délais américains. 

Q- Une plus grande reconnaissance en fait.
R- Oui, absolument !


« Un jeune dessinateur ne peut pas débarquer chez Marvel s’il n’a jamais rien publié. »


Q- Tu es dessinateur, mais tu es aussi organisateur de la partie comics du Toulouse Game Show. Comment es-tu tombé là-dedans ?
R- Alors, en fait, le Toulouse Game Show, cela fait dix ans que ça existe. À la base, ça tournait autour de mangas, jeux vidéos, un peu de franco-belge et du cosplay. Ils avaient un partenariat de longue date avec la libraire Gilbert Joseph. Et petit à petit, il y a eu une demande pour pousser un peu plus le comics.

Moi, à cette époque-là, j’organisais des conférences pour la médiathèque de Colomiers, où j’ai fait venir beaucoup d’artistes américains. Je fus ensuite contacté par une association qui travaillait avec le Toulouse Game Show et qui voulait faire de cette dernière, un événement comics. On a démarré comme ça, et puis, ça a pris de l’ampleur jusqu’à aujourd’hui où nous avons un stand gigantesque avec des tonnes d’invités comme Arthur Adams, Humberto Ramos, des artistes français et bien d’autres.

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Q- Comment es-tu arrivé chez Marvel?
R- Ils avaient repéré un boulot que j’avais fait avec Rick Remender. Une histoire courte pour Fear Agent. Mais ça ne concernait pas que moi, ils avaient demandé à des dessinateurs comme Jerome Opeña, Matteo Scalera, Rafael Albuquerque, … Beaucoup de gens qui sont devenus connus depuis et qui restent fidèles à Rick en général. Et donc, nous avions fait toutes ces petites histoires et Marvel nous a quasiment tous repérés et nous a ensuite contactés pour travailler pour eux, tout simplement.

Q- En fait, le bouche à oreille fonctionne plus facilement avec les éditeurs américains.
R- Clairement ! Marvel est tout le temps occupé à faire son marché. Les membres de Marvel regardent constamment ce qui leur plaisent dans les récits publiés. Un jeune dessinateur ne peut pas débarquer chez Marvel s’il n’a jamais rien publié. Cela ne les intéresse pas. 

Q- Le comics, pour l’instant, a une belle notoriété. On le voit d’ailleurs ici à la PCE. Aussi, il y a de plus en plus de conventions. Comment expliques-tu cet intérêt ?

R- Essentiellement grâce aux films. Ils font un travail de rabattage qui nous ramènent des lecteurs. Des séries, depuis des années, comme Buffy ont formaté les attentes des gens. L’idée d’une série continue avec des arcs, des méchants récurrents, leurs quotidiens, les cliffhangers, … Tout ceci a habitué les spectateurs au format comics et quand les films sont arrivés, les gens étaient déjà prêts à la formule du comics sans le savoir. Buffy les avait préparé à lire des séries comme Spider-Man, Batgirl, …

Q- Le schéma narratif est très similaire ainsi que certains archétypes de personnages.
R- Oui, voilà ! On retrouve énormément d’éléments. Et puis, il y a aussi, je pense, beaucoup de filles qui se reconnaissent beaucoup plus dans les comics aujourd’hui que dans le passé.  

Q- Revenons sur un de tes précédents travaux : Red Sonja. Tu aimerais revenir sur le personnage ?
R- Pour moi qui lis des comics depuis des années, je suis très attaché au personnage de Red Sonja. Je suis très reconnaissant d’avoir pu travailler sur cette grande icône, d’autant que je suis un grand admirateur d’artistes comme Esteban Maroto ou Frank Thorne. Même si j’aimerais bien retravailler dessus, je ne le ferai pas avec Dynamite. Je suis parti de chez eux et je n’y retournerai pas.  


« Je suis très fan de ce qu’écrit Nick Spencer à ma grande surprise ! »


Q- Fais-tu la colorisation de tes dessins ?
R- Oui, je fais la colorisation de toutes mes couvertures, les intérieurs quand le temps me le permet. Mais ce n’est pas toujours possible à cause des délais. 

Q- Ce n’est pas vraiment fréquent, pourquoi ?
R- Tout simplement, à cause des délais. Je sais que Daniel Acuña fait régulièrement les couleurs de ses intérieurs, parce qu’il est très rapide et très doué. Mais après, ça prend beaucoup de temps et c’est très compliqué. Par contre, j’ai su tout faire dans le dernier comics de Captain America, j’avais 30 jours et c’était difficile. Je vois que je suis capable de le faire, mais ça m’a coûté cher quand même !

Q- Pas sur le long terme alors.
R- Non du tout ! (rires).

Q- En parlant de ça, comment gères-tu ta vie personnelle. Cela doit être compliqué quelques fois, non ?
R- Oui, c’est vraiment un investissement énorme ! En fonction des délais, il m’arrive de travailler quasiment tout le temps. Je fais quelques pauses pour manger et dormir, mais tout le reste du temps, je travaille. J’ai la chance d’avoir une compagne conciliante qui, elle-même, en plus de son travail, joue du piano classique avec beaucoup de talent. Donc, ça lui prend beaucoup de temps. Ce qui m’arrange ! (rires). C’est un travail qui est bien payé, mais quand on voit la somme de sacrifices qui est demandé, ce n’est pas pour rien.

Q- Parlons d’un sujet un peu délicat. Quel est ton avis sur les signatures payantes ? Quelle est ta position par rapport à ça? Surtout que tu es quelqu’un de très disponible pour tes fans.
R- Pour les dessins, je considère que ce n’est pas une mauvaise chose que ça soit payant. Surtout qu’il y a une réelle demande et tout travail mérite salaire. Après, je ne serais pas vraiment contre le fait que ça soit le festival qui prenne ça en charge. Que ça soit payé avec les entrées par exemple.

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Q- Un pourcentage en fait ?
R- Oui, c’est ça. Je pense qu’il y a une organisation à faire à ce niveau là car ça risque d’être anarchique. Mais au niveau des signatures, c’est vrai que c’est quand même un peu abusé ! Mais bon, pour en avoir parlé avec Humberto Ramos, il expliquait que c’est très différent aux Etats-Unis car les gens arrivent avec des caisses ou des chariots entiers de comics ! Mais, généralement, les artistes font une ou deux signatures gratuites. Mais le fait que ça soit payant permet de dissuader les spéculateurs. C’est vraiment dissuasif comme mesure.

Mais à partir du moment où l’on cesse de fournir des dessins gratuits ou signatures gratuites, il faut proposer quelque chose d’autre. Rien que pour faire vivre les libraires et nos partenaires. Il faut qu’eux aussi vendent les livres. Et puis, c’est dans l’intérêt commun que chacun gagne sa vie.

Q- Nous sommes évidemment lecteurs de VF chez Comics Prime. Nous t’avons vu récemment sur Secret Wars. Quels sont tes futurs projets ?
R- Je travaille sur Captain America qui est ma série actuelle. J’ai fait quelques numéros et je vais continuer à en faire. Sinon à part ça, je fais beaucoup de couvertures pour Marvel. Mais  j’ai clairement demandé à rester sur Captain America, car j’aime énormément le scénariste. Je suis très fan de ce qu’écrit Nick Spencer à ma grande surprise !

Q. C’est bien de le découvrir !
R- Ah, oui, absolument ! On m’avait proposé le job pour aider Daniel Acuna qui avait des difficultés. J’ai accepté de dessiner un numéro, puis deux et finalement, j’ai trouvé ça tellement drôle et intelligent que je suis resté dessus.

Mais sinon j’aimerais bien me lancer dans un creator owned avec une scénariste que j’aime beaucoup.

Q- Tu te sentirais capable de prendre deux séries de front ?
R- Non, pas deux séries de front, même si je suis de plus en plus rapide et qu’à force, je me rends compte que j’arrive à tenir le rythme. Mais pourquoi pas alterner quelques pages. Par exemple, faire quelques numéros de Captain America et pouvoir développer mon projet creator owned.


« Au moment où l’on cesse de fournir des dessins gratuits ou signatures gratuites, il faut proposer quelque chose d’autre. »


Q- Demain si on te propose de dessiner qui tu veux, qui choisirais-tu ?
R- C’est assez compliqué parce que je ne peux pas trop en parler vu que je risque de spoiler le public, car ça va bientôt arriver. Mais c’est un personnage complètement atypique et plutôt belge. Mais au niveau comics, j’ai quasiment dessiné tout le monde chez Marvel sauf le Silver Surfer. Je dirais Batman, j’aimerais beaucoup le dessiner.

Q- Apparemment selon un bon nombre de dessinateurs, Captain America reste un des personnages les plus complexes a dessiner. Surtout au niveau du bouclier.
R- Ah non, ça va ! J’ai été malin pour le bouclier ! Je me suis fait des modèles ! (rires).

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Q- On arrive tout doucement à la fin de la PCE. Tu en as pensé quoi finalement ?
R- L’organisation était très bonne ! De ce côté là, c’était impeccable. Les gens sont plutôt bien disposés. C’est la première fois que je fais la PCE et donc je découvre aussi la nouvelle salle comme tout le monde. C’est vraiment un bon festival, j’ai l’impression que les autres artistes sont aussi emballés. J’ai eu l’occasion de faire d’autres petits festivals parisiens qui m’avaient beaucoup moins convaincu. Je suis ravi !

Q-  Le mot de la fin ?
R- Je suis heureux de rencontrer les bloggers et donc, tout ce qui fait vivre la bande dessinée. C’est un peu le but, pour moi, dans les conventions, car j’ai l’impression qu’il y a des grosses structures qui n’ont pas compris que c’est vraiment ça qui fait vivre la bande dessinée et les comics.

Q- Ils s’accaparent un peu trop de la chose ?
R- Exactement ! Ils vont bien traiter les grands médias et faire leurs communications, mais ils ne comprennent pas qu’en fait, tout ça a pris une vie à part et que les lecteurs sont beaucoup plus proches des revues, des magazines, des blogs et des sites qu’une chaîne de télévision qui va en parler de temps en temps par pur opportunisme.

Q- Merci beaucoup Paul !
R- Avec plaisir !

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